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LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet,

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait, en employait l'argent ;

Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée ;

La chose allait à bien par son soin diligent.

"Il m'est, disait-elle, facile

D'élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile

S'il ne m'en laisse assez pour un cochon.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;

Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable :

J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.

Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?"

Perrette là-dessus saute aussi, transportée :

Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.

La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari,

En grand danger d'être battue.

Le récit en farce en fut fait ;

On l'appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

 

Jean de la Fontaine